Thierry Raspail s’en va. Quel avenir pour l’art contemporain à Lyon?

Après 34 ans de services à la tête du Mac Lyon et 14 Biennales d’art contemporain, Thierry Raspail prend sa retraite le 13 avril prochain. Nous le retrouverons cependant le 20 septembre pour l’inauguration de l’exposition « Bernar Venet, rétrospective » dont il assure le commissariat. Une nouvelle page va s’ouvrir à Lyon avec la création d’un pôle muséal placé sous la co-direction de Sylvie Ramond, directrice du Musée des Beaux-Arts. Que deviendra l’art contemporain à Lyon?

Thierry RaspailDepuis plus de trente ans, Thierry Raspail a réussi à construire à Lyon une véritable saga internationale dans l’univers de l’art contemporain avec le Mac Lyon et la Biennale d’art contemporain de Lyon.

Le 30 mars, il officialise par mail son départ et remercie tous les acteurs du musée :

« Je tiens à témoigner mon infinie gratitude envers tous les artistes et tous les partenaires privés et publics grâce auxquels une fabuleuse collection d’œuvres d’art a pu être réunie au Musée. Nos 14 biennales ont été l’occasion pour moi et mes équipes de nouer des relations artistiques, intellectuelles et humaines d’une intensité et d’une qualité exceptionnelles. Sans l’aide, la générosité et le soutien permanent et obstiné de tous les acteurs et actrices qui ont présidé à ce succès : artistes, critiques, historiens d’art, universitaires, commissaires, directeurs d’institution, galeristes, collectionneurs, Ville de Lyon, Métropole, région Auvergne Rhône-Alpes et Etat, cet ambitieux projet n’aurait pu voir le jour. Je tiens à vous remercier tout particulièrement, public fidèle, vous qui n’avez cessé de croître et de vous diversifier au fil des expositions tant au Musée qu’à la Biennale. »

Plus de trente ans d’engagement pour l’art contemporain à Lyon

En 1984, Thierry Raspail prend la direction du Mac Lyon, qui était, au départ, un département du Musée des Beaux-Arts (« Section Saint Pierre Art Contemporain ») situé place des Terreaux, en plein centre-ville. Ce n’est qu’en 1995 que le Mac Lyon s’installera dans un musée créé de toutes pièces à la Cité Internationale de Lyon où Raspail pilote le transfert des collections des Terreaux vers la Cité…

Le musée se situe dans une partie conservée de l’ancien Palais de la Foire de Lyon qui fut rénové par Renzo Piano (co-créateur du Centre Pompidou) pour accueillir ce nouvel espace totalement dédié à l’art contemporain et qui sera initié avec Michel Noir et son adjoint Henry Chabert et enfin inauguré par Raymond Barre, maire de Lyon.

Le Mac Lyon à la Cité Internationale

Le Mac Lyon est entièrement consacré à des expositions temporaires. Sa scénographie est renouvelée plusieurs fois par an, ce qui nécessite des périodes de fermeture entre les expositions.

La très belle collection du musée compte près de 1300 oeuvres qui proviennent de donations ou d’acquisitions.

Quelques grandes expositions ont rythmé la vie du Mac Lyon.

Une palette de grands noms de l’art contemporain ont été convié au Mac: Keith Haring, Kandell Geers, Ben, Andy Warhol, Erwin Wurm, Yoko Ono, Antoine Catala, Adilon, Robert Combas, Erro, Richard Buckminster Fuller, Jan Fabre…

Et la dernière exposition en date « L’antidote » du remarquable Adel Abdessemed à voir absolument avant le 8 juillet 2018. Son œuvre « Printemps » bien mal comprise par certains-es a fait s’enflammer les réseaux sociaux et a été retiré à la demande de l’artiste.

L'artiste Adel Abdessemed
Exposition « L’antitode » de l’artiste Adel Abdessemed au Mac Lyon jusqu’au 8 juillet.

l'Antidote de Adel Abdessemed

La prochaine exposition du Mac sera la dernière de Thierry Raspail. Le 20 septembre 2018 nous le retrouverons pour l’inauguration de « Bernar Venet, rétrospective » dont il assure le commissariat.

Les 14 Biennales placent Lyon dans le peloton de tête des 200 Biennales dans le monde

Michel Noir, maire de Lyon entre 89 et 95 initie avec l’équipe du Mac le concept de Biennale en encourageant l’idée de créer seulement tous les deux ans la manifestation « Octobre des arts » ce qui va permettre de doubler l’investissement pour plus de rayonnement (2 x 3 millions de Francs) que le Ministère de la Culture va abonder d’autant.

C’est ainsi qu’en 1991, Thierry Raspail et Thierry Prat (issus tous deux du musée de Grenoble) co-créent la première Biennale d’art contemporain de Lyon et Raspail en assure depuis cette époque le poste de Directeur Artistique.

1991, la première Biennale de Lyon est intitulée L’amour de l’art. Sa vocation : faire l’état des lieux de la création en France. 69 pièces inédites seront présentées : Arman, Cesar, Robert Filliou, Pierre Soulages, Erik Dietman, mais aussi Fabrice Hybert, « La vérité » (Dominique Gonzalez-Forester, Pierre Joseph, Bernard Joisten et Philippe Parreno), Pierre & Gilles, Sophie Calle, ou encore Alain Sechas… Cette première édition accueille 73 000 visiteurs en quatre semaines et réalise une audience européenne. Elle matérialise le potentiel de Lyon et de son public. Elle est une étape considérable dans la mise en place de la structure pérenne de la Biennale.

Puis s’enchaineront les thématiques, l’utilisation de nouveaux lieux d’exposition qui seront aussi des découvertes pour le public : Halle Tony Garnier, La Sucrière, la Fondation Bullukian, l’église Saint-Just et la Chaufferie de l’Antiquaille, Dôme de la place Antonin Poncet en 2017 et bien sûr Le Mac.

En 1993, c’est Et tous ils changent le monde, puis en 1995 le cinéma et la vidéo sont à l’honneur puisque c’est le 100e anniversaire des Frères Lumière. Et le nouveau Mac Lyon de la Cité Internationale est inauguré.

En 1997, Harald Szeemann assure le commissariat de la Biennale de Lyon et accepte de travailler sur la problématique de L’Autre. Et il présente pour la première fois en Europe un large ensemble d’artistes chinois.

En 2000 : la Biennale de Lyon se tient exceptionnellement une année paire pour honorer les trois zéros. Cette 5e édition intitulée Partage d’exotismes s’interroge sur la validité de l’art et des multiples applications du terme à l’échelle de la planète et traite de la question à la fois traditionnelle et centrale des liens entre universel et relatif.

2001 : retour aux années impaires, la Biennale ne dispose que d’un an. Une équipe de sept commissaires composent Connivence, qui traite de la convergence entre les arts : jeux vidéo, chorégraphie, photographie, cinéma, littérature, musique…

En 2003, C’est arrivé demain marque la nouvelle implantation de la Biennale en plusieurs lieux, parmi lesquels la Sucrière, entrepôt industriel réhabilité, et le Musée d’art contemporain.

Thierry Prat, co-créateur de la Biennale de Lyon
Thierry Prat co-créateur de la Biennale de Lyon

Jusqu’en 2003 Thierry Raspail et Thierry Prat assurent le co-commissariat de la Biennale. Une nouvelle organisation se met en place ensuite avec la création d’un poste de « Régisseur artistique général » pour Thierry Prat, l’homme des relations avec les artistes et qui organise la production effective de l’exposition en mettant en scène, dans les différents lieux, les oeuvres qui souvent arrivent en pièces détachées… Sans lui et ses équipes pas de Biennale!

En 2005, le tome 2 de cette nouvelle trilogie est assuré par Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans. Il s’intitule L’Expérience de la durée et associe les oeuvres de la collection du Musée d’art contemporain

En 2007, avec L’histoire d’une décennie qui n’est pas encore nommée, Stéphanie Moisdon et Hans Ulrich Obrist convient 50 commissaires du monde entier à choisir une oeuvre qui incarne la décennie. Un enjeu qui porte sur la question de l’actualité et c’est un pari sur l’histoire.

En 2009, la 10e édition s’intitule Le spectacle du quotidien et elle est signée Hou Hanru. Un thème global, qui propose de réfléchir sur le pourquoi de l’art au sein de notre monde spectaculaire et tente de retrouver le lien très proche entre la création et la vie de chacun.

La 11e Biennale de Lyon placée sous le commissariat de Victoria Noorthoorn, est intitulée Une terrible beauté est née, titre extrait d’un poème de W.B. Yeats relatant l’histoire tragique d’une revendication d’autonomie territoriale, celle de l’Irlande face à la Grande Bretagne.

En 2013, l’exposition internationale, placée sous le commissariat de Gunnar B. Kvaran, présente l’oeuvre de 77 artistes de 21 pays et s’intitule Entre-temps… Brusquement, Et ensuite. Le projet artistique de Gunnar B. Kvaran est particulièrement tourné vers l’avenir : 80% des oeuvres exposées sont des créations, 73% des artistes ont moins de 40 ans.

Intitulée La vie moderne, la 13e Biennale de Lyon de 2015 rassemble des artistes issus de 28 pays qui explorent le caractère paradoxal de la culture contemporaine dans différentes régions du monde. Près de 210 000 visiteurs ont pu explorer cette Biennale.

Pour la 14e édition en 2017 Thierry Raspail et Emma Lavigne, commissaire invitée, rassemblent plus de 80 artistes du monde entier à explorer, toujours en suivant le fil rouge de la modernité, le thème des « Mondes flottants ».

14e Biennale de Lyon-Mondes Flottants

Un vent de soulèvements libertaires et de fulgurances poétiques souffle sur cette 14e édition, qui sera un immense succès artistique et populaire puisqu’elle rassemblera 333 772 visiteurs sur 3,5 mois soit 23% de plus qu’en 2015. Un record à battre!

Le commissariat de la Biennale 2019 a été confié au talentueux Jean de Loisy, critique d’art et commissaire d’exposition, spécialiste de l’art moderne et contemporain, actuel Président directeur du Palais de Tokyo à Paris. La thématique sera axée sur le mot clé Moderne donné par Thierry Raspail. Le développement est encore à l’étude sur des bases en lien étroit avec le tissu économique et industriel de la Métropole de Lyon. Mystère, mystère…

Jean de Loisy, commissaire de la Biennale de Lyon 2019
Jean de Loisy, commissaire de la Biennale de Lyon 2019

L’enjeu d’avenir est crucial pour conserver à Lyon sa place parmi les principales Biennales d’art contemporain du monde qui assure un rayonnement planétaire à Lyon et à sa Métropole. En 2017, 1300 journalistes du monde entier font le déplacement pour couvrir la Biennale de Lyon…

Une nouvelle orientation muséale à Lyon

Dans le but d’optimiser la politique culturelle à Lyon et au départ de Thierry Raspail, l’ambition des politiques est de créer un pôle muséal qui sera placé sous la co-direction de Sylvie Ramond, directrice du musée des Beaux-Arts de Lyon.

Sylvie Ramond Directrice du Musée des Beaux-Arts de LyonLa création de ce pôle muséal, destiné à favoriser la coopération entre les institutions, confirme l’engagement de la municipalité en faveur de la création contemporaine.

La Biennale 2019 consacrera (ou pas) l’arrivée du nouveau directeur ou directrice du Mac Lyon dont le recrutement est lancé. Il ou elle devra être nécessairement une pointure de la discipline, à la hauteur du recrutement de Dominique Hervieu pour la Danse, afin de donner un souffle nouveau à l’art contemporain et emmener cette activité vers de nouveaux sommets d’excellence et de fréquentation.

Gageons que la personnalité recrutée s’accommodera de ce nouveau dispositif muséal…

Le processus de recrutement pour la succession de Raspail a été lancé à la mi-mars, avec un calendrier qui s’échelonne jusqu’à l’été : la date limite de candidature était le 4 avril, entretien avec les candidats retenus à la fin mai, et nomination au cours de l’été 2018. On peut se demander comment sera composé le jury qui sélectionnera le nouvel arrivant à la tête du Mac Lyon… Un choix sensible et stratégique.

Je pars le 14 avril du MAC et de la Biennale. J’assumerai à la rentrée la rétrospective Bernar Venet. Le musée des Beaux-Arts est statutairement un musée classé, comme ceux de Lille ou Grenoble. Le MAC est lui un musée “contrôlé” ; la ville en est la principale tutelle et nommera mon successeur dans le cadre d’un rapprochement et de la restructuration des musées. « La Biennale est une association. Il est très important d’associer l’histoire, la mémoire (musées) et l’actualité (biennale). Garder la biennale à Lyon ne serait pas une “revanche” contre Paris, mais l’opportunité d’installer la ville et la Métropole de Lyon au cœur des grands enjeux culturels et économiques. » Déclare Thierry Raspail

L’avenir de l’art contemporain à Lyon entre dans une période charnière.

Le développement de cette discipline artistique majeure pour le rayonnement international de Lyon Métropole et de la Région est intimement lié à la nouvelle politique muséale et à ce nouvel arrivant mais aussi au respect d’un équilibre et à une dynamique de collaboration indispensable entre les politiques (Ville, Métropole et Région), les acteurs institutionnels de la culture, l’équipe du Mac Lyon, l’association de la Biennale de Lyon dirigée avec talent et énergie par Sylvie Burgat depuis de nombreuses années.

Excellent retraite « active » pour Thierry Raspail et souhaitons ardemment une nouvelle et belle vie au Mac Lyon et à la Biennale de Lyon.  A suivre…

Paul Brichet

 

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